Discrimination statistique interplanétaire

Connaissez-vous la discrimination statistique ? Evidement. Mais peut-être pas sous son nom savant. Dans le commun, on dira plutôt préjugé. Ou préjugé statistiquement documenté, pour être précis. Car non, la discrimination statistique n’est pas juste de la discrimination bête et méchante, sans aucune base scientifique, mais bien une manière d’attribuer une étiquette à un individu « en raison de défauts qu’on lui prête parce que les membres de son groupe d’appartenance sont supposés – à tort ou à raison – avoir souvent ces défauts ».

Allez, pas de faux-semblants : on la pratique toutes et tous et quand ce n’est pas nous, c’est notre subconscient. Pour les besoins de l’exercice, je m’empresse d’activer le vôtre avec les mots-clés suivants : femmes féministes, étrangers, hommes cisgenres, Noirs, musulmans, homosexuels, patrons, véganes, requérants d’asile, camionneurs, personnes âgées, cyclistes. Impossible de ne pas juger. Impossible. Votre striatum envoie à votre cortex tout une série de croyances et de prêt-à-penser que votre raison peine à trier et structurer d’emblée. Si un individu inconnu se présente devant vous avec l’un de ces qualificatifs, votre cerveau vous fournira forcément une première impression empreinte d’a priori. L’humain est un animal plein de préjugés qui aime généraliser, car cela lui évite d’observer et de réfléchir (ce dont il est capable aussi, mais qui demande plus d’effort).

L’humain est un animal plein de préjugés qui aime généraliser, car cela lui évite d’observer et de réfléchir (ce dont il est capable aussi, mais qui demande plus d’effort).

Le pire c’est que bien souvent il y a un bout de raisonnement statistique qui vient appuyer le préjugé. C’est pour cela qu’il a l’air raisonnable. Mais un bout seulement. Pour activer cette fois votre cortex et écarter au maximum vos préjugés, je me permet d’évoquer les habitants de notre système solaire. Les statistiques de trafic de drogue et de la petite criminalité démontre de manière incontestable que les ressortissants originaires d’Uranus se démarquent nettement dans les chiffres de condamnations. Pour autant, peut-on conclure que tous les Uraniens sont des délinquants ? Non, les mêmes chiffres démontrent que la grande majorité de ceux-ci sont parfaitement respectueux des lois terriennes. Le syllogisme ne tient pas. « Si les mortels sont parfois des hommes et si Socrate est mortel, on ne peut conclure que Socrate est un homme. En toute rigueur, Socrate pourrait être un chien ». Et il y a plus : des études ont démontré que le sexe, l’âge, la formation et la situation socio-économique sont des facteurs explicatifs avant celui de l’origine planétaire. Il n’y a dès lors aucune raison de prendre des mesures contre tous les Uraniens, mais uniquement contre ceux qui s’adonnent à la délinquance (quelque soit leur planète d’origine, d’ailleurs). Mais que voulez-vous, le magnifique bleu royal qui teinte leur visage en impose plus à l’esprit que des études statistiques poussées et active ainsi toute sorte de préjugés, à tel point qu’un parti politique territariste avait dessiné une affiche avec des moutons d’un blanc terrien qui rejetaient un mouton bleu uranien… histoire d’alimenter une restriction à la libre circulation interplanétaire.

Des discriminations statistiques, il y en a tristement plein dans notre société. A l’embauche, à l’accès au logement, dans l’espace public, à l’accès aux soins. Les salaires aussi en font le frais. Par exemple, en Suisse, les ressortissants de Venus gagnent 19% de moins que ceux de Mars, sans que la moitié de cette différence salariale soit objectivement expliquée, et encore moins justifiée. Ceci n’empêchent pas de nombreux employeurs de murmurer que, ma foi, les Martiens sont quand même plus productifs que les Vénusiens, en général. Bien que rien le prouve (d’ailleurs, on on a même prouvé le contraire), il y a une auto-justification des auteurs des discriminations qui tend à faire de celles-ci une prophétie auto-réalisatrice. Un patron qui pense que tous les Vénusiens sont moins productifs que tous les Martiens leur donnera moins de possibilités d’évolution, moins de responsabilités, moins de valorisation et, in fine, pourra ainsi prouver que la différence salariale était juste et justifiée, car les statistiques lui confirmeront son biais initial. Ainsi, vous l’avez compris, la discrimination statistique vient imposer à chaque individu les préjugés que l’on porte sur son groupe, indépendamment de sa valeur intrinsèque. Cela ne l’empêche matériellement pas de démentir le préjugé, mais l’effort à fournir sera en général plus grand que celui des membres d’un autre groupe.

La discrimination statistique vient imposer à chaque individu les préjugés que l’on porte sur son groupe, indépendamment de sa valeur intrinsèque.

Pour faire face à ce phénomène, somme toute assez humain, des Terriens, baignés dans l’esprit des Lumières et universalistes, ont adopté des lois fortes interdisant la discrimination selon certains critères. En Suisse, l’article 8 de la Constitution fédérale prévoit que « nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique. ». Bref, il s’agit de mettre un carcan sociétal à notre subconscient bourré de préjugés. Pas simple. D’ailleurs, l’idéal constitutionnel n’est pas encore atteint dans les faits, même si beaucoup de forces citoyennes interplanétaires y travaillent afin de faire cesser les ségrégations qui sont, il faut aussi le dire, somme toute en diminution. Jusqu’à là, l’histoire est cohérente à défaut d’être idyllique.

Mais voilà. Parmi certains secteurs qui depuis longtemps ont milité contre les discriminations est apparue une idée nouvelle venue d’un astéroïde étranger au système solaire appelé WOKE 04071776 : puisque certains groupes subissent encore une discrimination statistique que l’on peine à corriger, il faut alors que tous les membres d’autres groupes en subissent une aussi. Œil pour œil, dent pour dent. Le but n’est donc plus de supprimer une discrimination, mais bien d’en créer une autre. Ces militants historiques de la cause interplanétaire en viennent eux aussi à proposer des discriminations statistiques ! Par exemple, parce qu’il y aurait eu certains abus présumés de ressortissants de Mercure, il s’agit d’exclure tous les Mercuriens en fonction de leur orientation sexuelle lors de soirées dans les lieux autant alternatifs que branchés. Ou encore faire payer tous les Martiens la discrimination salariale des Vénusiens. Ici, il s’agit d’instaurer une sorte de réparation pour tort moral à défaut de réparation physique. Sauf que l’indemnité financière n’est pas payée par les coupables. Ainsi, même si la discrimination salariale entre Vénusiens et Martiens est le fait d’un nombre restreint d’individus (les employeurs, et encore, pas tous), on va punir tous les Martiens en prenant de leur impôt pour financer des prestations culturelles et sportives moins chères pour les Vénusiens, quel que soit leur niveau de revenu. Ainsi l’ouvrier martien payera pour le bourgeois vénusien. Étrange. Au lieu de réduire les discriminations, on en crée des nouvelles, dans un autre domaine que celui qui fait l’objet de la discrimination initiale. Il ne s’agit dès lors même pas de discrimination positive, car ces mesures de tradition anglo-saxonne portent toujours sur le domaine même de la discrimination, ce qui n’est pas le cas d’espèce.

Puisque certains groupes subissent encore une discrimination statistique que l’on peine à corriger, il faut alors que tous les membres d’autres groupes en subissent une aussi. Œil pour œil, dent pour dent.

Ainsi, après des années passées à progresser millimètre par millimètre sur l’infini combat contre toutes sortes de discriminations, voilà que certains Terriens – se revendiquant pourtant interplanétaristes ! – se mettent à détricoter la nuit ce qu’ils ont tricoté le jour. Espérons qu’ils se souviennent à temps qu’avec la loi du Talion, on finit toujours par régner sur un peuple de borgnes et d’édentés. Et qu’une discrimination nouvelle n’a jamais réparé une ancienne. En attendant, les Plutoniens, qui ont injustement été radiés de la liste des planètes pour leur petite taille, rigolent à gorge déployée en les observant.

Ainsi parlait Lamathoustra

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