La ville, c’est écolo ou pas ?

Toutes les villes suisses et européennes sont aujourd’hui confrontées à d’âpres débats sur la pénurie de logements, la construction vers l’intérieur et le renouvellement urbain. Ce sont autant de thématiques qui se retrouvent dans les mots fourre-tout que sont devenus «densification» ou encore «ville compacte». Avec une question lancinante: la ville, c’est écolo ou pas?

Mais de quoi parle-t-on? Au sens technique, la ville se définit par une certaine densité de constructions qui est le ratio entre les mètres carrés bâtis et le sol: l’indice d’utilisation du sol, l’IUS de son petit nom, dont la formule est IUS = ΣSPd/STd… Voilà qui ne vous évoque rien à propos des quartiers, n’est-ce pas? C’est normal. La densité ne dit en effet pas grand-chose de l’urbanisme, des gabarits, de l’architecture, des voies de circulation, de l’activité commerciale ou de la présence de la nature. Moins de densité, c’est mieux? Préféreriez-vous résider dans une villa avec jardin au bord de l’autoroute et sous les avions (IUS de 0,2) ou au huitième étage d’un immeuble en ville donnant sur un parc et une rivière avec un IUS de 3,0 (exemples réels)? Bref, en termes de qualité de vie de quartier, la densité, ou la ville compacte si vous préférez, ne révèle rien. Par contre, en termes d’écologie, elle signifie beaucoup de choses.

Ligue de conservatismes sociétaux

Développer des quartiers proches de la ville et des axes de transports publics est le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique, de minimiser l’atteinte à la biodiversité et de préserver notre agriculture. Que les êtres humains quittent la campagne pour vivre dans les villes est un mouvement millénaire. Qu’à partir des villes, les urbains s’étalent sur la campagne à force de routes et d’imperméabilisation des sols est un mouvement de l’après-guerre, lié à la démocratisation de la voiture et à la maison individuelle.

Une étude récente vient de faire le point avec des chiffres inédits en la matière: vivre en villa occupe dix fois plus le sol que vivre en appartement, nécessite de couler deux fois plus de béton, consomme huit fois plus d’énergie pour se chauffer et provoque deux fois plus de kilomètres-voiture. Chauffage, matériaux et mobilité inclus (à savoir les trois principaux postes d’émission de carbone de la Suisse), habiter de manière peu dense est trois fois plus impactant qu’habiter en ville. Il est donc parfaitement légitime que les élu·e·s vert·e·s en charge de l’urbanisme essaient partout de freiner l’étalement urbain et cherchent à rendre l’habitat plus compact.

Plus étonnante est la nouvelle alliance de mouvements dirigés contre les nouveaux quartiers et qui se revendiquent de «l’écologie», voire même de «l’écologie radicale»

Il est aussi dans l’ordre des choses que des partis conservateurs pro-voiture, peu sensibles aux questions climatiques et anti-migrants, cherchent à figer le territoire tel qu’il est. Cette méfiance envers le développement des villes est aussi présente de longue date dans certains milieux proches de l’extrême gauche, qui le voient comme le berceau du capitalisme triomphant. Mais plus étonnante est la nouvelle alliance de mouvements dirigés contre les nouveaux quartiers et qui se revendiquent de «l’écologie», voire même de «l’écologie radicale». Tous sont prêts à remettre en cause des projets d’immeubles de coopérative et de logements sociaux. Mais pourquoi diable cette ligue de conservatismes sociétaux au profit d’une soi-disant pureté écologique?

Le choix d’une écologie humaniste

Partant d’une écologie localiste et minimaliste, du «small is beautiful», de l’autosubsistance et du «faire avec ce qu’on a», – qui peut s’entendre sous l’angle d’un projet de sobriété – certains glissent vers le «on est bien entre nous», le «freinons la croissance» (démographie) et un néomalthusianisme qui ne dit pas son nom. Une version contemporaine et politiquement correcte de la «barque est pleine» de Schwarzenbach des années 1970. Ces militants qui se prétendent écologistes, focalisés à cause de leurs œillères sur des périmètres particuliers, finissent par opposer l’écologie locale à l’écologie globale. Or, l’interdépendance des écosystèmes a démontré qu’il n’y a pas d’écologie locale: soit l’écologie est globale, soit elle n’est pas.

La ville, c’est écolo? Scientifiquement, il ne fait aucun doute. Politiquement, cela dépend du projet de société. Pour ma part, avec les Vert·e·s, j’ai fait le choix d’une écologie humaniste, garantissant les droits fondamentaux, ouverte sur le monde et responsable des effets de nos choix ici et ailleurs. Cela implique de construire des quartiers plus compacts proches des transports publics, certes, mais avec moins de voitures et plus de nature. Il n’y aura pas de neutralité carbone sans l’avènement de villes durables basées sur les courtes distances. A nous de faire en sorte que la densité ne fabrique pas la promiscuité mais au contraire des lieux vivants, basés sur la valorisation du patrimoine naturel et bâti, avec une architecture soignée, des espaces verts et des infrastructures publiques de qualité. A cette condition, la ville est non seulement écologique, mais aussi désirable et vertueuse.

Opinion publiée par Le Temps du 8 décembre 2021

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