La vérité sur l’affaire SVE

En 25 ans de politique, je n’ai jamais vu un aussi beau raté médiatique que celui de la soi-disant affaire du service des votations et élections (SVE). Souvenez-vous du mois de mai 2019 lorsque l’ensemble de la presse genevoise, puis nationale, révélait au public une potentielle fraude électorale à Genève suite à des perquisitions et arrestation. Quel beau feu d’artifice médiatique ! Mais patatras, tout (ou presque) était faux. La majorité des journalistes se sont fait avoir, comme le rappelle le Temps.

Alors que le Tribunal fédéral vient à son tour de donner raison à l’Etat de Genève, une partie de la presse continue pourtant à l’ignorer superbement sur un point fondamental : le non statut de lanceuses d’alerte

Pourquoi est-ce qu’on en reparle maintenant ? Alors que, après les juridictions cantonales, le Tribunal fédéral vient à son tour de donner raison à l’Etat de Genève, une partie de la presse continue pourtant à l’ignorer superbement sur un point fondamental : le non statut de lanceuses d’alerte. En effet, tant la RTS, que la Tribune de Genève, l’Illustré et le 20 Minutes, notamment, ont désigné les dénonciatrices comme des « lanceuses d’alerte », reprenant ainsi le qualificatif que leurs avocats cherchent à leur donner mais que la justice persiste à leur nier. Cette question n’est pas purement sémantique : la constitution protège à juste titre les personnes « qui, de bonne foi (1) et pour la sauvegarde de l’intérêt général (2) , révèle[nt] à l’organe compétent des comportements illégaux (3) constatés de manière licite » (Cst GE – art 26, al.3). Les trois critères doivent être remplis pour bénéficier du statut. On pense alors à Snowden, Assange, Brockovitch, Zhang Zang et d’autres personnalités courageuses – voir même héroïques ! – qui font face à des machines à broyer par le simple fait d’avoir révélé des vérités d’intérêt public. Le statut de lanceur d’alerte permet alors juridiquement d’obtenir une meilleure protection, notamment d’éviter de se faire licencier. Mais qu’en est-il dans ce cas concret ?

  1. Tout d’abord, sur la bonne foi, la justice genevoise retient des auditions que la principale dénonciatrice a fait des « déclarations fluctuantes et marquées par une certaine hyperbole » jusqu’à qu’elle admette « avoir pour l’essentiel formulé des suppositions ». En somme, c’est Pierre et le Loup : on alerte tous les villageois pour rien. Les juges vont encore plus loin en concluant qu’« elle s’était en outre elle-même exposée publiquement en proférant des accusations qu’elle savait inexactes. ». Si on sait que ce que l’on dit est faux, on n’est pas de bonne foi.
  2. Ensuite, on voit mal quel intérêt général était poursuivit. L’une des dénonciatrices a déclaré n’avoir fait que suivre la deuxième dans ses allégations. Et celle-ci n’a dénoncé qu’une seule personne, son collègue direct avec qui elle travaillait étroitement en binôme, alors que l’ambiance du service était « délétère » et que leur relation était notamment entachée de « tensions importantes » (ordonnance MP du 27.2.19)… On peut supputer qu’une amertume interpersonnelle ait plus pesé dans la balance que la recherche d’un pur idéal public.
  3. Enfin, sur les comportements illégaux, le ministère public a constaté que « malgré des actes d’investigation poussés, l’existence du moindre procédé électoral frauduleux rapporté par les dénonciatrices n’avait pas pu être établi ». Le principal accusé a fanfaronné pour épater la galerie (ce qui a provoqué les investigations et sa condamnation partielle), certes, mais il n’a rien fait qui aurait compromis la sécurité du vote au final. Les investigations de la Cour des comptes n’ont rien apporté de plus sur ce volet. Il n’y a pas eu de fraude électorale, point.

Mais alors pourquoi diable une partie de la presse s’entête-t-elle encore aujourd’hui à user ce qualificatif abusif en l’espèce, assumant par là-même de désinformer son public ?

Au vu des faits, il n’est pas étonnant que la justice, tant sur le volet pénal, que celui du droit du travail ou encore sur la plainte pour diffamation à mon encontre, n’ait pas attribué le statut de « lanceuse d’alerte » aux dénonciatrices, contrairement à ce qu’affirment leurs avocats. Mais alors pourquoi diable une partie de la presse s’entête-t-elle encore aujourd’hui à user ce qualificatif abusif en l’espèce, assumant par là-même de désinformer son public ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre un mécanisme fondamental des médias : plus un journaliste a promu un fait qui s’avère être erroné par la suite, moins il reconnaîtra la vérité, car cela signifie qu’il a mal fait son travail (ce qui est en effet le cas). C’est humain. Mais pas très professionnel.

Le cas le plus flagrant de ce phénomène est certainement celui de la RTS La Première. Si presque tous les médias sont tombés dans le panneau, il faut admettre que notre service public y a sauté les deux pieds joints sans trop s’embarrasser des réserves d’usage. Le scoop prime sur la vérification des sources, n’est-ce pas ? Le comble a été atteint quand La Première a annoncé en direct que « des centaines de bulletins auraient été falsifiés » en prétendant avoir « les documents qui soutiennent » ces dires (Forum 10.5.19). Voilà comment la RTS s’invente des preuves matérielles à caractère pénal ! Évidement, personne n’a jamais vu ces documents, puisqu’ils n’existent pas. A l’inverse, le même jour, Le Temps a d’emblée pris une saine distance vis-à-vis des pseudo-révélations. Comme quoi, il était possible de faire du bon journalisme dans la tempête.

Ce n’est pas la première fois que je constate qu’un média désinforme volontairement ses lecteurs/auditeurs à des fins sensationnalistes, mais le cas du SVE marque l’ampleur du phénomène. Si même après l’objectivation des faits par la justice, le média de service public persiste à manipuler ses auditeurs, comme l’a encore fait La Première récemment (Journal 11.12.21), il y a de quoi s’inquiéter sur la déontologie éditoriale de la RTS. Il est alors bon de rappeler le cinquième devoir du journaliste selon la déclaration suisse : « Rectifier toute information publiée qui se révèle matériellement inexacte ». Allez, Chère RTS La Première, encore un petit effort d’éthique journalistique et on clôt ce malheureux dossier en bons termes !

Ainsi parlait Lamathoustra.

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