Mes amis non vaccinés

Oui, j’ai des amis non vaccinés. De vrais amis, des gens que j’estime et, parfois, que j’aime. Et non, leur choix de ne pas se faire vacciner n’a en rien altéré mon appréciation à leur égard, ni mon respect. Ils ne sont pas de bêtes « antivax » avec tout ce que ce mot charrie aujourd’hui d’irrationalité, de véhémence et de croyances complotistes. Juste des citoyens qui ont fait un choix légitime. Car je considère que choisir librement ce qu’on s’injecte dans le corps est un droit individuel fondamental, donc par définition légitime. Et s’agissant justement d’un droit fondamental, on ne saurait dénigrer une personne qui en fait usage et encore moins la contraindre abusivement. Même si j’ai fait un autre choix. Et peut-être même d’autant plus parce que j’ai fait un autre choix.

La question que pose la COVID-19 est celle de la tension entre le bien-être collectif et la liberté individuelle. C’est une question courante en démocratie ; il n’y a que les dictatures qui se passent de ce débat. A ce titre, la pertinente décision du peuple suisse le dimanche 28 novembre 2021 ne clôt pas la discussion, car la dictature de la majorité reste une dictature si elle n’est pas articulée avec l’état de droit et le respect des droits individuels (de la minorité). Nous sommes donc condamnés à vivre ensemble vaccinés et pas. Et par conséquent à nous entendre sur les modalités de cette articulation entre les enjeux collectifs et particuliers, étant entendu qu’il est faux de conclure que les vaccinés le font tous par soucis de l’intérêt collectif et que les non vaccinés ne suivent que leur égoïsme. C’est bien évidement plus complexe.

La ligne politique que j’ai suivi dès le début de la crise (alors que j’étais président du Conseil d’Etat genevois) correspond peu ou prou à celle des autorités fédérales : dans la mesure où il est établit scientifiquement que le vaccin réduit fortement les risques d’attraper le coronavirus, d’en développer des effets graves et de la transmettre, il est fondamental qu’un maximum de gens y recourent, y compris si des effets secondaires à court ou long terme sont possibles. Par égard au personnel médical et aux personnes vulnérables. Voila pour l’intérêt collectif. Mais dans le même temps, le respect de la liberté individuelle vaccinale nous écarte d’une obligation généralisée ou d’une discrimination disproportionnée des personnes qui feraient le choix de ne pas se vacciner, ce qui équivaudrait à une obligation déguisée. Voilà pour le respect de l’intérêt individuel. Mais comment fixer la limite ? Quelle discrimination est démocratiquement admissible ? Nous avons fait le choix de restreindre l’accès aux lieux de loisir essentiellement, à savoir des espaces publics non indispensables à la vie quotidienne et qui avaient fait l’objet d’une fermeture à tous lors des premières vagues virales sans vaccin. C’est un choix qui me semble proportionné et raisonnable, dans la mesure où il est provisoire. Nous avions eu le même type de débat sur la question de la cigarette dans les lieux publics, où il a fallu protéger la majorité des gens de la fumée passive sans interdire totalement les fumeurs. Voilà pour le fond. Rien de très original.

Le problème ici porte sur la détérioration du débat démocratique autour de ces mesures. La presse a beaucoup couvert les excès des plus virulents anti-vaccins. Je partage la critique que la négation de la science (même si celle-ci n’est pas toujours univoque) rend le propos inadéquat et non recevable. Cependant, c’est une erreur grave que de mettre tous les gens opposé à la loi COVID et/ou qui ne souhaitent pas se faire vacciner dans le même panier. On peut refuser un vaccin sans remettre en cause la parole scientifique, simplement parce que l’on fait une autre pesée des intérêts. Cette position (minoritaire) doit être respectée par les autorités. C’est pourquoi j’ai pris mes distances des propos tantôt moralisateurs, tantôt infantilisants, tantôt discriminatoires sur l’accès aux soins que certains élus ont tenu. Certaines campagnes officielles et mesures « d’incitation » (tombola, etc.) ont largement manqué leur cible à cause de la vision dégradante que leurs auteurs portent sur le public cible. Elles ont souvent accompagné un discours de mépris qui se résume à dire « si vous n’êtes pas d’accord avec moi, c’est que vous n’avez rien compris ». Ce genre de propos sont irrespectueux.

L’incertitude médicale sur l’évolution du virus crée un inévitable aléa politique quant aux mesures à venir. Mais une chose est sûre : le rôle des élus est de maintenir la cohésion sociale au sein de la population et non pas d’accentuer les fronts par des propos inutilement provocateurs et dénigrants. Aux tenants de la vaccination de traiter la minorité de la population non vaccinée de manière respectueuse et citoyenne et à cette minorité de ne pas sombrer dans les théories du complot et le négationnisme scientifique. Ainsi, nous ferons face à la maladie ensemble. Et les amis resteront des amis.

Ainsi parlait Lamathoustra.

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