Les couches, les odeurs, les vomis, les cacas et puis tout le reste

« C’est que du bonheur, c’est de la joie ! » chante Stromae au sujet du métier de parent avec son caractéristique slam ironique et semi-dépressif. Que du bonheur, c’est ça oui. Comme lui – qui est devenu jeune père – je pense que la plupart des nouveaux parents sont sceptiques face à ce moto qui ressemble plus à une injonction qu’un constat. C’est carrément un déni de réalité des jours et des nuits vécus avec un nourrisson, notamment si cette période est accompagnée par une fratrie en bas âge à gérer. Et ici, pas de blabla théorique sur l’égalité ; l’inégalité biologique reprend ses droits. C’est la femme qui porte l’encombrante grossesse, qui voit son corps muter (à tout jamais), qui vit l’épreuve de l’accouchement, qui assume les douleurs du post-partum, les nuits sans dormir et subit la solitude face au nouveau-né. Et encore, cela dans le meilleur des cas. Car vous pouvez ajouter à cette liste les cadeaux-bonus que sont la dépression post-partum, les crises d’opposition, les régressions chez les aînés et les papas absents.

Soit tu respectes les injonctions sociales et tu t’épuises, soit tu mets des limites et tu culpabilises.

Ah, que ces petits maîtres peuvent être exigeants ! Il faut dire qu’ils sont nés à la bonne époque, ces prébendiers. Celle de la parentalité positive, où le biberon est banni et remplacé par l’allaitement « à la demande » sur un créneau horaire inhumain de 24h/24 et 7j./7, où la compote est bio et maison, où le gamin choisi ce qu’il mange grâce à la diversification menée par l’enfant (DME), où les lits à barreaux sont considérés comme une prison, où le fait de mettre junior devant un écran équivaut à un abandon parental et où laisser pleurer le bébé est perçu comme une « violence éducative ordinaire » (c’est comme pour le sexisme ordinaire, mais appliqué aux enfants…). Bref, dans notre grande époque moralisatrice, la parentalité « bienveillante, positive, respectueuse » a elle aussi été dévoyée pour devenir un dogme glorifié sur les réseaux sociaux et tout ce que votre entourage bien intentionné peut inconsciemment vous ordonner. Voici le résumé de l’équation : soit tu respectes les injonctions sociales et tu t’épuises, soit tu mets des limites et tu culpabilises. Vous me direz que c’est comme cela depuis la nuit des temps. Or, ce n’est pas vrai. La femme au foyer s’occupant vaillamment de ses enfants est une figure dominante du 20e siècle. Auparavant, si on avait les moyens, on prenait une nourrice pour jouer l’esclave de la puériculture à notre place. Et les pères ? Figurez-vous qu’ils ont nettement augmenté le temps de présence auprès des petits en une génération. Oui, Madame. Mais durant la même période, au lieu de récupérer en liberté le temps que papa passe avec les marmots, maman a elle aussi augmenté sa présence auprès de ces derniers. Résultats des courses, depuis les années 70, le temps des parents passé auprès de leur progéniture a doublé. En d’autres termes, les progrès de l’égalité ont été annulés pour les femmes par le modèle sacrificiel de la parentalité bio-bobo (et féministe, bien sûr). Étrange paradoxe.

En d’autres termes, les progrès de l’égalité ont été annulés pour les femmes par le modèle sacrificiel de la parentalité bio-bobo (et féministe, bien sûr). Étrange paradoxe.

Depuis la naissance de Benjamin, il y a deux mois, je passe beaucoup de temps à la maison, pour le bébé, pour Elle bien sûr, mais aussi parce qu’il y a Cadet et Aînée à gérer. Cependant, par rapport à Elle, j’ai une chance inouïe : je vais régulièrement au travail. Ah quel bonheur d’aller me reposer quelques heures en faisant le ministre ! Je peux me concentrer sur un texte plus de cinq minutes sans être interrompu par un pleur, parler à des collègues de sujets d’adultes et porter des habits sans tâches de vomi. Un vrai soulagement mental. Je comprends qu’Elle me regarde partir avec envie, elle qui doit encore subir trois mois de congé maternité… S’occuper des tous petits en permanence a quelque chose de fascinant et d’aliénant à la fois. On s’oublie complètement face aux besoins immédiats et permanents du bébé. Et le fait d’être essentiellement isolée dans cette tâche aggrave le phénomène.

Alors, veut-on vraiment rallonger le congé maternité ? Est-ce que l’on ne risque pas d’aliéner davantage les femmes sur l’autel de la maternité ?

Alors, veut-on vraiment rallonger le congé maternité ? Est-ce que l’on ne risque pas d’aliéner davantage les femmes sur l’autel de la maternité ? Un modèle souvent cité est celui du congé parental suédois de 16 mois, dont au moins 3 pour chaque parent. Si le volet « paternité » du congé parental est sans conteste bénéfique (car il plonge les papas dans la puériculture qui est souvent une période déterminante du partage des tâches parentales futures), on peut s’interroger des bénéfices pour l’émancipation des femmes de prolonger le volet « maternité ». Car si théoriquement, le congé parental peut se répartir à 50% entre chaque parent, dans les faits, dans la Suède égalitaire, les couples choisissent de consacrer 70% des jours de congé aux femmes et 30% aux hommes. Ce qui équivaut pour les femmes à une pause professionnelle de près d’un an et pour les hommes à un peu plus de 4 mois. Ce qui est moins connu de ce modèle, c’est qu’il oblige dans certains cas les parents en congé parental pour un nouveau-né à réduire le temps de crèche de ses aînés. Ainsi, ce n’est pas seulement le nourrisson qu’il faut gérer à la maison, mais aussi son frère ou sa sœur qui vous est (partiellement) retourné par l’institution. « Déjà qu’on te paie pour être à la maison, on ne va pas en plus s’occuper de tes autres enfants, reprend-les ! », semble vous dire l’Etat suédois. Et le réseau de nounous privées rachitique ne vous permet pas de vous retourner, sauf pour les grands revenus, évidement. Bref, si l’on vante volontiers l’égalité modèle des pays nordiques, il faut en aussi en souligner la pression à la parentalité dédiée. Car, assez logiquement, l’Etat ne finance pas à la fois le congé parental et le mode de garde en même temps. Donc, si l’on compte sur les 16 mois de congé parental pour se perfectionner au yoga, c’est râpé. Ça sera les couches, les odeurs, les vomis, les cacas et puis tout le reste.

Garder un pied dans le monde du travail est une manière d’éviter que la femme ne soit par trop effacée par la mère.

Finalement, pour beaucoup de parents (et surtout les mamans), le meilleur équilibre serait, d’une part, d’instaurer un congé paternité digne de ce nom et, d’autre part, de pouvoir « étaler » les prestations du congé maternité afin de bénéficier de plusieurs mois de temps partiel. Ainsi, cela permettrait aux mères qui le souhaitent de reprendre plus vite leur travail, mais à temps réduit, et de bénéficier ainsi d’un temps de travail allégé plus long (le tout indemnisé comme aujourd’hui à 100%). Garder un pied dans le monde du travail est une manière d’éviter que la femme ne soit par trop effacée par la mère. Et que la professionnelle ne soit par trop déconnectée de son emploi, ce qui est souvent source de retard d’évolution de carrière. Bien sûr, la planification des congé maternité et paternité devrait être annoncé au préalable à l’employeur afin que celui-ci dispose d’une prévisibilité nécessaire à la bonne organisation du travail.

Cependant, le plus important serait que, dans le même temps, tout le système de garde publique et privée (crèches, mamans de jour, déductions fiscales, etc.) soit accessible aux jeunes parents. Car l’Etat devra bien un jour comprendre que lorsque les enfants sont petits, on est parents 24h/24 et 7j./7. Dès lors, si l’on prévoit une garde que lorsque les parents travaillent, c’est les condamner à une vie certes émotionnellement riche, mais totalement épuisante. Car aussi étrange que cela puisse paraître, être jeune parent n’enlève pas votre besoin de manger, de se doucher, de faire les courses, ni même celui de vous reposer, de voir vos amis ou de lire un livre, toute sortes d’activités inespérées avec les tous petits. En quittant la maternité après la naissance, le pédiatre de garde insiste auprès de chaque parent : « si vous n’en pouvez plus des pleurs, posez votre enfant sur le dos dans son berceau, fermez la porte et appeler un proche à l’aide. Si vous êtes seuls, apportez-le aux urgences ». Au moment où la parentalité sacrificielle devient la norme, le burn-out des jeunes parents (avec les risques de maltraitance) est pris très au sérieux par le corps médical. A quand cette prise de conscience par la société ?

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