La croissance économique ne s’invite jamais seule

OPINION. Le conseiller d’Etat Antonio Hodgers a provoqué l’ire de la droite en appelant à «ralentir la machine économique genevoise». Il développe son propos en soulignant les contradictions des milieux qui veulent une croissance portée par les frontaliers, sans développements urbains harmonieux

Même si la croissance donne lieu le plus souvent à un débat passionné et tranché, on ne précise que rarement sur quel indicateur elle porte. Par défaut, on évoque le PIB, donc la croissance de l’activité économique. Mais sa ns définir quel secteur en particulier. Un bel accident de voiture est un puissant producteur de PIB: les factures des dépanneurs, des carrossiers, des ambulanciers, des médecins, des avocats et des assureurs vont directement stimuler la comptabilité nationale du chiffre d’affaires.

A l’inverse, les milliers d’heures «bénévoles» que mettent les parents à élever correctement leurs enfants n’inscrivent pas un centime au PIB. Le paradoxe est le même pour les activités hautement polluantes, mais admises, alors que la préservation des paysages, du patrimoine et de l’environnement ne rapporte pas un «radis». Tout indicateur est partiel. Celui-ci est même partial: il ne tient compte que du produit facturé au détriment d’enjeux fondamentaux mais non sanctionnés par la comptabilité.

Plus de PIB, c’est toujours mieux?

Cela dit, bon gré mal gré, on estime que globalement un PIB élevé par habitant est synonyme de pouvoir d’achat et de qualité de vie. Ce n’est pas complètement faux et, en Suisse, on serait mal placé pour s’en plaindre. Alors on a conclu que plus de PIB, c’est toujours mieux. Et pour certains milieux, c’est devenu un dogme, à savoir un axiome qui ne se discute pas.

Cependant, la croissance économique ne s’invite jamais seule. Dans une époque marquée par le même dynamisme que celui que nous vivons, en 1965, le célèbre écrivain suisse Max Frisch avait lancé à ce propos: «On avait appelé des bras et voici qu’arrivent des hommes.» L’immigration est le premier corollaire du développement économique, et cela est d’autant plus vrai avec la libre circulation. Mais ce n’est pas tout: ces personnes ont besoin de se loger, de scolariser leurs enfants, de bénéficier d’espaces de loisirs, d’accès à la nature, bref, de vivre dignement. La cascade de causalité «croissance économique-immigration-développement urbain» est une réalité établie scientifiquement. Et pourtant, certains politiques tentent vainement d’en nier l’intrication.

Les inepties de l’UDC

Je ne m’attarderai pas sur les inepties de l’UDC à ce propos: elle préconise une Suisse extrêmement attractive sur le plan de la fiscalité des entreprises, mais refuse les lois migratoires qui vont avec. Une contradiction insoluble que seul son aplomb démagogique lui permet de tenir. Plus subtile est la tension qu’entretient une partie importante de la droite entre son discours économique libéral et son conservatisme territorial. Genève a suivi ce modèle depuis une trentaine d’années et le résultat est éloquent: le nombre de pendulaires frontaliers a été multiplié par quatre, faisant exploser la mobilité. Ainsi, chaque jour, plus de 650 000 passages ont lieu aux frontières cantonales.

En plus des bouchons interminables, exporter la construction de logements à ses voisins vaudois et français a d’autres conséquences. Ainsi, ce sont plus de 700 millions de francs qui échappent à l’économie locale par année, équivalant à la consommation des foyers pendulaires. A cela s’ajoutent les tensions identitaires alimentées par le fait que l’essentiel de cette main-d’œuvre, jeune et active, n’accédera jamais aux droits politiques, ni ses enfants, vu qu’elle ne réside pas en Suisse. Une rupture dans le contrat social de l’intégration qui a mené jusqu’à la création d’un parti local anti-frontaliers.

“ On souhaite les dividendes, la croissance, mais on n’assume pas ses effets urbanistiques. On veut nager, mais pas se mouiller “

Le rêve de la Genève des années 1980

Depuis une quinzaine d’années, Genève s’efforce de rattraper son retard et d’assumer enfin sa part de construction de logements. Pourtant, aux conventionnelles oppositions locales (not in my back yard, NIMBY, comme disent les Anglo-Saxons) sont venus s’ajouter, dans certains cas et de manière plus surprenante, celles d’une partie de la droite de l’échiquier menée par le PLR et les milieux économiques. On pense ici aux refus du déclassement de quartiers villas en zone de développement, à l’opposition à des projets de logements et d’espaces verts comme le PLQ Bourgogne en ville de Genève ou encore aux bâtons dans les roues du nouveau centre urbain de Praille-Acacias-Vernets (PAV). Ainsi, les mêmes tenants de la croissance expliquent que Genève a trop construit, qu’on s’y sent à l’étroit, que la densité induit une baisse de la qualité de vie. De la même manière, on s’oppose frontalement à toute évolution urbaine de la mobilité qui doit – comme partout en Europe – diminuer la place de la voiture en faveur de celle des vélos et des transports publics.

Ce courant politique poursuit une augmentation du PIB constante, mais rêve d’une Genève des années 1980 avec ses 350 000 habitants, où l’on descend en voiture en ville faire ses courses au Grand Passage d’antan. On souhaite les dividendes, la croissance, mais on n’assume pas ses effets urbanistiques. On veut nager, mais pas se mouiller.

Je n’ai pas d’opinion tranchée sur la taille idéale qu’une ville doit avoir. Il y a des grandes villes à la qualité de vie indéniable et des plus petites à l’urbanisme misérable. La densité ne dit rien de la qualité. Cependant, je pense que Genève ne peut pas continuer à s’étaler chez ses voisins. Par conséquent, rapprocher le lieu de domicile du lieu de travail est un enjeu non seulement de cohérence économique mais aussi écologique. Mais encore faut-il parvenir à suivre le rythme, dont le tempo est marqué, comme on l’a vu, par l’économie. Là encore, je n’ai pas un avis fermé: tout territoire évolue et il est absurde de tenter de le figer. Cependant, l’articulation entre croissance économique, migration et développement urbain doit être politiquement mieux affermie. Dès lors, si l’on n’est pas prêts à développer de nouveaux quartiers, il nous faudra modérer notre croissance économique. Sans cela, la qualité de vie ne fera que baisser. Alors, la question bateau «Pour ou contre la croissance ?» devrait de manière urgente s’entendre ainsi: «La croissance de quoi voulons-nous réellement ?»

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :