Ce qu’il manque à l’écologie, c’est l’espoir

« Madre y niño », Oswaldo Guayasamín

Comme beaucoup, j’ai été touché par le récit de la professeure Julia Steinberger à propos de son échange avec des lycéens sur la question du climat. Anxiété, pessimisme, « rien ne se passe », « rien ne change », en somme, le désespoir. Avec une pique amère : les adultes ne sont pas à la hauteur et les politiques (« les adultes des adultes ») encore moins.

Il se trouve que j’étais moi aussi invité cette semaine à deux événements estudiantins en lien avec le climat et, lors du premier, j’ai pu échanger pendant une heure et demie avec une salle comble de 150 collégiennes et collégiens. À l’image de ce que Mme Steinberger a vécu, les questions et remarques reflétant une patente absence de perspective enviable se sont matérialisées. Cependant – et là réside la différence fondamentale dans nos expériences respectives – les jeunes n’avaient pas en face d’eux une scientifique, mais un politique. Ma tâche fût donc certainement plus complexe que celle de la professeure (car pas question de me défausser de ma responsabilité d’élu), mais paradoxalement, je crois que ma posture fut plus simple à tenir que la sienne. Voici pourquoi.

Aux savants l’énoncé du problème, aux politiques la formulation des solutions. Au GIEC la description des phénomènes climatiques, aux gouvernements les décisions éclairées pour y faire face. Voilà pour la théorie.

Dans son célèbre « le Savant et le Politique », en 1919, Max Weber différencie la vocation des scientifiques et celle des politiques. Aux premiers l’analyse, aux seconds la prise de position. Aux savants l’énoncé du problème, aux politiques la formulation des solutions. Au GIEC la description des phénomènes climatiques, aux gouvernements les décisions éclairées pour y faire face. Voilà pour la théorie. En réalité, de nos jours, les rapports alarmants se succédant, des savants se désespèrent de plus en plus de l’inaction politique et, les plus courageux d’entre eux, finissent par descendre dans la rue, au point de devenir des idoles de la jeunesse militante (« écoutez les scientifiques! » exaltent les banderoles des manifestations pour le climat). Dès lors, l’impuissance (apparente) du politique pousse la science à investir le terrain meuble de l’opinion. Mais à ses risques et périls, dont celui de ne pas pouvoir répondre aux attentes concrètes et légitimes de la jeunesse.

Pourtant, en matière de climat notamment, les chercheurs ont largement accomplis leur tâche : les rapports sont univoques, clairs et détaillés. Ils ont même eu la gentillesse de suggérer les grandes pistes de diminution d’émissions de GES par secteur. Leur mission est réalisée. Pourtant, on continue à leur tendre le micro en permanence, comme s’ils devaient répondre eux-mêmes aux changements à induire pour répondre à l’énoncé du problème. Quelle confusion des rôles ! C’est toujours intéressant d’écouter les savants, il y a toujours des éléments nouveaux à apprendre, mais la question n’est aujourd’hui plus scientifique : elle est désormais politique. Nous ne devons plus répondre au « pourquoi », mais au « comment ».

Comment mener nos sociétés à la neutralité carbone et au respect de la biodiversité. Voilà la question centrale. Elle n’est plus scientifique, mais politique.

Comment mener nos sociétés à la neutralité carbone et au respect de la biodiversité. Voilà la question centrale. Sa réponse implique une redéfinition d’un projet de société. C’est à vrai dire une nouvelle civilisation qui doit émerger pour remplacer celle à l’usage trop intensif des ressources naturelles. C’est un projet à la fois économique, social, culturel et artistique. Il nous faut un nouveau projet collectif, donc une question politique. Et le rôle des élu·e·s – soit celui de l’exercice du pouvoir temporel – consiste à définir un horizon à la fois viable et enviable. Mobiliser les imaginaires collectifs, trouver les issues praticables et, en démocratie du moins, chercher l’adhésion du plus grand nombre. Là réside la noblesse du politique.

C’est modestement ce que je me suis permis de répondre à mes jeunes interlocutrices et interlocuteurs. L’action politique est non seulement possible, mais elle est réelle. « Rien ne se fait ? Mais saviez-vous que les émissions de CO2 par habitant·e à Genève a diminué de 30% depuis 1990 ? Ce n’est pas assez, évidement, mais la virage est pris. La biodiversité est dévastée ? Ignorez-vous que la forêt suisse a gagné des centaines de km2 depuis une génération et que le nombre d’espèces mammifères avait augmenté chez nous ? Les politiques s’en fichent du climat ? Ca dépend desquels ! Je me suis engagé chez les Vert·e·s avant votre naissance. Votez et faites voter correctement ! ». En un mot : il n’y a pas de fatalité. Il n’y a pas de seuil à partir duquel tout est foutu. Il n’y a pas de ‘COP de la dernière chance’ ou de ‘tout se joue dans les trois prochaines années’, comme se complaisent à titrer les médias généralistes. Il y aura toujours des luttes, des perspectives et des possibilités devant nous. Oui, les temps seront plus durs par certains aspects, mais ils seront pleins de perspectives enthousiasmantes. « Votre jeunesse et votre vie sera digne d’être vécue ! », voilà ce qu’a été mon message principal.

La dépression de la nouvelle génération est intrasèquement liée aux manques de perspectives et rien de tel que la mobilisation citoyenne pour la sortir de sa torpeur.

Par un chemin différent, je suis donc arrivé aux mêmes conclusions que la professeure Steinberger. La dépression de la nouvelle génération est intrinsèquement liée aux manques de perspectives et rien de tel que la mobilisation citoyenne pour la sortir de sa torpeur. Se réapproprier de son futur, tel est en réalité le souhait de ces jeunes gens. La responsabilité des adultes est bien évidement de concrétiser ce virage écologique, mais elle tient aussi à leur discours : à force d’annoncer l’enfer sur terre, comment s’étonner que les plus jeunes deviennent prisonniers de l’image d’un destin apocalyptique, au sens biblique du terme, à savoir inévitable ?

J’ai eu deux rendez-vous estudiantins, disais-je. L’autre moment fort de ma semaine a été la soirée organisée par les hautes écoles spécialisées (HES-SO) autour du mot d’ordre « rêvons la ville demain ». Voilà des étudiant·e·s qui, dans les domaines techniques, sociaux et des arts, se projettent concrètement dans le monde de demain. Que d’idées ! Que d’énergie positive ! La responsabilité écologique est toujours aussi présente, mais elle s’articule ici dans des solutions concrètes (« goûtez notre bière artisanale faite avec des levures locales ! »). La mise en mouvement des imaginaires est le meilleur antidote à la dépression ambiante. Face au désespoir, l’écologie de l’espoir. Voilà ce que pour ma part j’ai appris. Cette route sera longue et semée d’embûches (à commencer par celles des politiques cyniques qui, conscients des enjeux, les ignorent). Mais elle est la seule praticable.

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